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Harutaka Mochizuki | Makoto Kawashima

Blowin’ by the wind 

Le Japon a lui aussi donné des légendes à l’Histoire du free-jazz dans les années 70 avec des saxophonistes comme Kenji Mori, Akira Sakata, Mototeru Takagi et surtout le plus iconoclaste de tous : Kaoru Abe. Abe a marqué cette histoire du sceau de la fulgurance et du tragique, mort d’overdose il n’avait pas 30 ans, éclipsant Milford Grave lors d’un concert a Tokyo, lui planté dans le public déchirant les applaudissements fait à Graves par un foutu chorus resté dans les mémoires. D’autres monstres cuivrés sont venus arpenter l’archipel depuis, yōkai soufflants, souffrants, sublimes : Tamio Shiraishi, Yasunori Yanagawa ou Masayoshi Urabe. Ceux-là aussi hors-piste jazz, fût-ce-t-il free, provocants, irrévérencieux, nous emmenant à leur tour dans l’inouï, le sacrilège fait à ce jazz importé par les G.I. après-guerre. Out of control, que ça joue et que ça saigne, coup de lattes dans une musique d’ameublement. Depuis le jazz cool avait repris la main.

Depuis quelques temps un truc se réveille dans les clubs du Japon, de jeunes gens enragés redécouvrent cette Histoire, se l’approprient et la bousculent, enfilant les fringues trouées de Kaoru Abe. Let’s play, feel free. A bout de souffle, alto aux lèvres, avec toute l’arrogance de la jeunesse ils jouent free comme dans le temps mythique des clubs : Gin Paris, Gaya ou Pit-Inn.

An'archives produit un split album avec deux figures jumelles de ce free vaudou : Makoto Kawashima et Harutaka Mochizuki, deux échos sublimes de ces lointains orages disparus dans le désert dévorant du village global. Et le vent se mit à souffler ...

Le premier album de Makoto Kawashima est paru sur le label mythique P.S.F. qui avait sorti des albums de Kaoru Abe, Masayuki Takayanagi ou encore Keiji Haino. Adoubement de ce jeune sax alto qui reprend le free là ou Abe l’avait laissé dans sa sauvagerie dernière, pour sa façon aussi de désosser de poisseuses mélodies, les écorcher littéralement ; ça joue, couine, vocifère, pleure tour a tour, décomplexé, les émotions balancées là dans son jeu de funambule. Corde raide. Les notes se télescopent, se désagrègent, s’enroulent et explosent dans l’air. C’est juste beau, si la beauté peut être de mourir dans le son, par le son. Il semble aujourd'hui comme débarrassé de l'influence de ses maîtres souffleurs, même s'il reste dans un dialogue bruyant avec ses fantômes, avec ce qui le hante, dialogue avec ce corps de cuivre percé, se laissant aspirer par les esprits des dieux du vent et du tonnerre : Fujin et Raijin. Mauvais garçon du jazz, jouant du saxe comme on joue du couteau, tranchant dans le vif d'un thème, saignant le son dans une ruelle obscure de l'inconscient de la musique, noise. Il a appris des insurgés du free à contourner les règles policées, policières du jeu académique, laissant sourdre une putain de mélodie d'un brouillard sonique rageur, à préférer marcher sur un fil au-dessus du vide que sur un passage clouté. Saut à travers les nuages, sa musique est aérienne mais foutrement sombre, bouffée par la nuit intérieure. Ça joue, entrant toute sa rage et sa désespérance dans le corps de métal, les poumons avec, corps retourné à l'intérieur de son sax, ectoplasme errant entre les couacs, les crachats soniques, les mélodies blessées, les chorus avortés dans la vibration d'un air chargé de particules métalliques. Makoto Kawashima ne serait pas l'ombre portée d'un Kaoru Abe ou d'un Mototeru Takagi mais le cri d'une génération perdue qui refuse de s'effacer dans la répétition mortifère du même, blast.

Harutaka Mochizuki semble moins dans la fascination de cette insurrection sonique des sixties, free, lui joue comme un autiste sourd aux bruits des modes et du temps. Son jeu est comme tourné vers l'intérieur, ce qui hante nos vies, la sienne. Il ne cherche pas à cacher les bruits de l'instrument, alto patiné, au cuivre piqué, mais au contraire à exhiber, faire entendre, monstration du cirque intime du sax, souffles, salives sonores, jeu asthmatique, mélodies comme crachées dans l’air. Il a écouté Masayoshi Urabe et ça s'entend, mais chez lui il y a une vraie fragilité dans son jeu, comme un fil tendu dans l’air où s’accrochent des notes maigres, tremblantes, soufflées là à nos oreilles, susurrées. Il aspire l’air de la ville pour le recracher sous forme de mélodies tremblantes, moribondes, trouées de lents silences et c’est sublime. On aurait pu s’attendre à un jeu hystérique, à une logorrhée incandescente comme toute sa génération de vauriens punk, non, Harutaka est trop sensible, son jeu trop fragile, trop tourmenté. Il écrit de foutues mélodies sur le vent, au loin s'en vont les nuages et les notes plaintives. Corps tordu dans l'écart de la scène, pantomime souffrant, soufflant d'électriques chorus, phylactères obscènes d'onomatopées zébrées suspendues dans l'air autour de son sax alto, joué d'une main, l'autre faisant de grands signes à ses démons intérieurs. Il danse solitaire dans son pavillon obscur, bouche dévorant l'instrument, corps à corps, avalant la musique avec lui. Il y a comme une grande solitude dans sa musique, même si parfois il s'accorde à d'autres, comme la voix de Tomoyuki Aoki, dandy velvetien - guitariste du groupe psychédélique Up-Tight - pour reprendre de vieux airs de karaoké. Harutaka joue comme nu, flottant dans la nuit électrique, l'alcool coulant dans la bouche de l'alto. Poésie de l'écart, le son comme un bateau ivre, on tangue et putain c'est beau.

Michel Henritzi

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