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Michel Henritzi à qui avec Gabriel “koyonaku” Balam Balam records BBCDO41 

L’enka ? “Un en-cas sinon rien” aurait répliqué, joculateur oulipien, le regretté Raymond Queneau, décédé en octobre 1976 et ratant ainsi d'une trentaine années la publication en langue française du manga imagé par Jiro Taniguchi sur un scénario de Masayuki Kusumi dans lequel un “gourmet solitaire” (1) se régale, en des salles à manger où n'infuse ni ne se diffuse quelque musique que ce soit fut-elle d'ambiance ou à boire, d'en-cas sans enka. Pour goûter l'enka, il faut alors changer de lieux, quitter le restaurant, pousser la porte du bar, abandonner le solide qui tient au corps et opter pour le liquide où vague l'âme sitôt que l'enka, ballade exaltant le romantisme paroxystique d'un Orient tragique, fait mouiller l'oeil de l'auditeur tenu sous les charmes conjugués de l'alcool et de ce blues résolument japonais ; ou bien, si l'alcool indispose, on se rendra alors sur ce “koyonaku” (2) digipacké, remise au goût du jour de l'enka - enzetsu no uta vs enjiru uta - par Michel Henritzi, hexagonal (slide) guitariste, et à qui avec Gabriel, insulaire nipponne accordéoniste, chanteuse et étoile montante d'un enka ancré dans ce siècle, ayant élu “à qui” pour nom de scène et “Gabriel” pour celui de sa boîte à punaises.

C'est qu'il fallait bien Michel Henritzi, cet ancien jeune homme aguerri sur ce glacis messin qu'arpenta l'artilleur pour ramener jusqu'en nos oreilles enhardies cet étrange présent sonore, l'enka, l'histoire de ce disque étant celle de sa Remontée du Fleuve, version musiquée des aventures du Charles Marlow de “au coeur des ténèbres” (3) où l'aimable à qui (avec Gabriel) se substitue au sombre Kurtz et Michel Henritzi, mage devenant roi, à l'officier de marine mais qui, dans les années 80, aurait connu pour premier port d’attache celui où s’amarra NOX avec Kathy Acker (4), y embarquant là métaux contre peaux et “chatons du Cricoïde” domptés par la langue punkoïde de la poétesse décédée en 1997 à Tijuana, Mexique ; quand la NUIT tombe, the sun ain't gonna shine anymore (5), désastre réouvrant la matrice de ces chansons de l'extinction, de l'accablement, actes de naissance de Michel Henritzi au blues urbain et bientôt répétées dans les juke joints de Metz avant ceux de l'immense Europe, antichambres au graal tokyoïte. En tout désastre gît un astre mort, aussi quand tombe cette NUIT où affleurent ces traumas enfouis en nos cerveaux reptiliens, alors “la mort viendra, petite” (6) avec “la solitude pour manteau/en cette abyssale opacité bleutée/et le soleil jamais plus ne brillera/et la lune jamais plus ne se lèvera dans le ciel/et, à jamais, des nuages de larmes dans tes yeux/voilà ce que te sera d’être cet être sans amour” (7) ; cousins germains de cette note bleue, voisins géographiques de spleen, ainsi sont faits les sidérants arias de l'enka, sanctuaires mélodiques des solitudes, trahisons et dépressions diverses, ultimes étapes masochistes d'avant suicide, sombres costumes que se taillèrent aussi mais sur mesures ces antipodistes nommés rebetiko, fado, tango, nationales singularités d’avant la globalisation des affects, panoplies exotiques des douleurs de l'âme où se branchent en courant continu les guitares, électriques, acoustiques, lapsteel, de Michel Henritzi, japonisant péremptoire sur “dare yorimo kimi o aisu/je n'ai aimé que toi”

Et c'est qu'il fallait bien aussi, à l’embouchure du Fleuve, en pays du Soleil Levant, bientôt adossée aux glissandi des cordes, cette brune accordéoniste que l'on pouvait découvrir déjà sur trois des six titres d'un 25 cm (8), '“Enka Mood Collection”, paru en 2015, vynil tenu en co-propriété avec Tori Kudo, potier bodhisattva des musiques de traverse au Japon. Pour elle donc, accordéon et voix que relaie l’orgue électrique Antonelli 2377 sur la valse triste qui clôt ce disque dont le chant est délibérément mezza voce tendance sotto voce, manière de coller aux soupirs des soufflets, au froissement des cordes, bruissants climats propices à “marcher parmi les ombres” que ces sad ballads convoquent de plage en plage. S’agit-il là, enfin trouvée, de cette “saddest music in the world” (9), réclamée par le canadien Guy Maddin dans son film éponyme de 2006 montrant, noyée dans la bière Muskeg, une compétition où s’affrontent, venus du monde entier, des candidats se devant d’avoir à y interpréter la tristesse la plus noire, la plus profonde ? On peut, à l’écoute de ce “koyonaku”, penser en avoir enfin déniché les lauréats, coiffant ainsi au poteau Billie Holiday et son funeste “strange fruit” (10), hit précurseur dès la fin des années trente des protest songs militant pour la défense des droits civiques aux U.S.A, pas vraiment donc jingle promotionnel des produits agroalimentaires distribués par le Groupe Pomona.

André Breton concluait, hâtivement peut être, le premier volume d'une trilogie qui lui fera traverser les années trente par la lapidaire formule devenue célèbre, “la beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas” (11), aussi toute trace de convulsion évacuée de leur “koyonaku”, Michel Henritzi et à qui avec Gabriel y déroulent leurs circonvolutions en sobres lamenti de souffles et de cordes, les drapant de leur seule noire beauté, profondément, l'un l'autre pouvant faire sien les mots de Jacques Chessex : “C’est dans la nuit de mon corps que j’écoute cet air chanté, la voix sourde, la voix égarée à force d’enfouissement et de secrets. Si je parviens à l’exhumer, à la mesure de mon attention et de la finesse de mon oreille du dedans, si j’arrive ensuite à la faire vibrer, je l’élève à un premier état, qui est l’écriture de ma prise. De là vient aussi l’allègement de mon être propre, comme si la prise des profondeurs m’avait donné un sauf-conduit pour le non-poids, le désencombrement, l’adieu aux noeuds et aux scories qui m’ennuyaient. Il n’y a pas de mystère dans ce détachement. Lâchage de lest. Pas d’opération alchimique, ou mystique, en aucune façon une ascèse.” (12).

Profondément ? Koyonaku ! “Profonaku ! Koyodément !” aurait persiflé, Raymond Queneau, joculateur répliquant, mais ceci est une toute autre histoire......

Jacques Debout in Revue & Corrigée (mars 2017)

(1) “le gourmet solitaire (kodoku no gurume)“ de Jiro Taniguchi et Kusumi Masayuki, publié en 1997 au Japon et par Castermann en France en 2005, suivi par “les rêveries d'un gourmet solitaire (kodoku no gourmet 2)” publié au Japon en 2015 et par Castermann en France en 2016

(2) koyonaku est un vieux mot japonais couramment utilisé de nos jours et qui signifie profondément, extrêmement, comme par exemple dans l'expression “j'aime profondément l’enka”

(3) “au coeur des ténèbres” (“heart of darkness”), nouvelle de Joseph Conrad, 1899

(4) Kathy Acker with NOX, “love Emily” (AKT Production Act3, cassette, 1987)

(5) “the sun ain't gonna shine anymore” est une chanson écrite par Bob Crewe et Bob Gaudio, rendue célèbre par l'interprétation des Walker Brothers en 1966

(6) “La mort viendra, petite” roman de Jim Thompson traduit et publié en France en 1985 dans la collection Engrenage (titre original “after dark, my sweet”, 1955)

(7) “Loneliness is the coat you wear/a deep shade of blue is always there/the sun ain't gonna shine anymore/the moon ain't gonna rise in the sky/tears are always clouding your eyes/when you're without love” (in “the sun ain’t gonna shine anymore”)

(8) à qui avec Gabriel/Tori Kudo (Enka Mood Collection) 10” sur le label An’archives An’09, 2015

(9) “The saddest music in the world”, film de Guy Maddin sorti le 22 février 2006

(10) “strange fruit”est un poème écrit puis musiqué par Abel Meeropol en 1937 et popularisé par l'interprétation qu'en donna Billie Holiday dès 1939

(11) in “Nadja”, André Breton, 1928

(12) in “l’interrogatoire : l’air et le canto jondo” de Jacques Chessex (éditons Grasset et Fasquelle, 2011)