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MICHEL HENRITZI

Yokohama No Shadows

Dyin' Ghost Records

MICHEL HENRITZI / RINJI FUKUOKA

Le Jardin Bizarre

An'Archives

Michel Henritzi reste un musicien à part dans la scène noise rock française. Ancien de Nox et toujours membre de Dust Breeders, celui qui écrit aussi pour Revue & Corrigée et dirige le label A Bruit Secret a développé un rapport privilégié avec la scène expérimentale d'essence rock japonaise dont il est devenu un spécialiste (cf. son article « Extreme contemporary – japanese music as radical exotism » dans l'ouvrage collectif Japanese Independant Music, publié aux éditions Sonore). Au-delà d'un Richard Pinhas ou d'un Jean-François Pauvros, qui ont maintes fois collaboré avec Merzbow ou Makoto Kawabata, Michel Henritzi se plait a approfondir son intérêt pour la culture musicale japonaise en s'avancant sur ses territoires les plus subtils, les plus traditionnels, dont il se réapproprie les inflexions sonores singulières pour mieux les traduire au travers de sa propre musique. Yokohama No Shadows est ainsi un album hommage non dissimulé au Enka, un genre musical populaire plutôt sentimental qui s'est développé dans l'après-guerre – en parallèle dira-t-on pour simplifier au folk politique de Bob Dylan ou de Joan Baez. En dépit des différences culturelles évidentes, l'analogie avec le cousin folk américain 60's n'est pas incohérente car les sonorités s'avèrent ici souvent héritées du blues. Un blues aux étranges consonances orientales, particulièrement audibles sur le titre « Yokohama No Shadows » justement, où les ombres portées vers l'Est lointain, décelables dans les étirements stridents des guitares et les notes alanguies de piano, n'ont rien à envier à la turbulence sourde et implacable de celles, plus prosaïques, de l'Ouest américain. Les nuances des tonalités mélodiques se débrident au fil du disque, comme quand un accordéon s'invite pour répondre à la guitare de Michel Henritzi sur « Onna No Iji », et trouvent une prise expressive accessible et discrète sur la reprise finale de la ballade « Dance » de Kazuki Tomokawa, philosophe chantant et l'une des figures de proue de ce genre musical. Ce sentiment de profondeur averti se distingue encore plus nettement sur l'album Le Jardin Bizarre, étrange exercice de folk abstrait réalisé aux cotés du violiniste et guitariste Rinji Fukuoka, fondateur des groupes Overhang Party et Majustsu No Niwa, et boss du label Pataphysique Records. Il tient également la guitare flamenco pour la reprise du morceau de Kazuki Tomokawa sur le disque précédent. Ici, le dépouillement atteint son comble dans une traversée hypnotique sans fards, un voyage à demi éveillé entre la candeur minimaliste de la guitare et la sinuosité mystérieuse du violon. Un périple aux contours lointains, dissonants, mais dont on se détache avec peine. 

Laurent Catala in NewNoise (décembre 2013)