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disc 1

1 - Pinknoise (Junko & Mattin, from Pinknoise on Absurd)

2 - Junko solo (from Berlin No Tsuki on Tochnit Aleph)

3 - J2 (Junko, Jojo Hiroshige & T.Mikawa, unreleased)

disc 2

1 - Sleeping Beauty (from Sleeping Beauty on Elevage de Poussiere)

2 - Dead (Junko & Michel Henritzi, from Live/Dead on Les Champs Brulent)

3 - Live In Pontevedra (Junko & Mesa of the Lost Women, unreleased)

4 - Junko ( solo on Radio Libertaire, unreleased)

5 - Hijokaidan (unreleased)

Notes de pochette in « Sleeping Beauty », Élevage de Poussière, EPP09 LP.

Octobre 2002, rencontre avec la chanteuse du groupe noise japonais Hijokaïdan : Junko, après l’écoute abrupte, une quinzaine d’années plus tôt dans la boutique d’un importateur, de l’album « No Paris, No Harm » paru sur le label Alchemy. Disque d’un exotisme radical, qui fit basculer des pans entiers de ma discothèque dans l’anecdote pop, une déchirure littérale de l’écoute, il y avait là, scarifié dans la cire, ce danger que réclamait à corps et à cris les garçons sauvages de Londres, Paris, Tokyo ou Detroit. Un trou noir s’ouvrait où se laisser tomber. 1969, 1977, retour vers le futur, a sleeping beauty arrachée à leurs cicatrices, comme une plaie ouverte sur notre temps.

Cri  incarné dans ce corps de femme fragile se tenant devant nous, de l’autre coté de la vitre, dans la cabine du studio d’enregistrement. Sourire - cut - sa voix comme allumée par un switch : « on », partie dans ses gouffres, comme ça d’un claquement de doigts. Elle semble pourtant impassible, immobile face au micro, comme détachée du cri, hors d’atteinte, comme si sa voix était décollée du corps, séparée, avec ses propres histoires. Cris, hurlements, voix expulsée hors, dans la nuit et le brouillard du noise. Scène d’un film d’horreur monté en boucle, bouche ouverte emplissant le cadre, long cri - cut - noir. Non diva hystérique dévidant une histoire de l’innommable ; d’innommables monstres ont du peupler les cauchemars de son enfance, sinon pourquoi ces cris ?

Une putain de poésie de l’écart, du coté des vocalisations orgasmiques de Yoko Ono, des glossolalies menstruelles de Diamanda Gallas, de la négritude sexuelle de Linda Sharrock*. Pour le coup de la free music, chant totalement libre débarrassée de la ritournelle**, à l’auditeur de s’y coltiner, libre d’écouter « ça ». Le « ça » des psychanalystes, de l’éros trouble, la langue trouée du corps pornographique. Il faut pas mal de perversité pour s’y soumettre. Bande son improbable pour un film porno*** qui serait du cinéma renversé, des images noires. Il y a de la terreur à écouter cette voix ou appelez ça de la beauté. D’autant que cette voix se donne dans une belle confusion, entre plaisir et souffrance, espace indiscernable pour l’homme qui se couche sur une femme. Jaillissement paroxystique effrayant. Tremblements dans la voix, dyslexique, monstrueuse, montant dans des aigus inhumains, tenus aux seuils de la souffrance auditive, presque sans fin. Son chant comme machine désirante reconstruisant de l’indicible, donc de la terreur. Chant du corps jouissant ou souffrant. 

Junko a fait du cri un poème qui a la vitesse des particules de l’atome et son effroi, pulvérisant le mot et le sens. Hop ! libérés de la chaîne sémiotique, surgissement d’un corps sans organe dans le petit monde de la musique, imaginez la terreur du voisinage, et si c’était vrai, que ce cri nous appelait. Est-ce que vous avez entendu ?

Depuis j’écoute Hijokaïdan en boucle, la techno n’a pas encore découvert la puissance de basculement du son de la noise, juste la métrique, le séquençage des nuits et le papier peint. Une sortie bruyante, définitive du chill out.

* celle de « Black Woman » sur Vortex Records et de « monkey-pockie-boo » paru sur Byg Records.

* *« Un enfant dans le noir, saisi par la peur, se rassure en chantonnant. Il marche, s’arrête au gré de sa chanson. Perdu, il s’abrite comme il peut, ou s’oriente tant bien que mal avec sa petite chanson. Celle-ci est comme l’esquisse d’un centre stable et calme, stabilisant et calmant, au sein du chaos. Il se peut que l’enfant saute en même temps qu’il chante, il accélère ou ralentit son allure ; mais c’est déjà la chanson qui est elle-même un saut : elle saute du chaos à un début d’ordre dans le chaos, elle risque aussi de se disloquer à chaque instant. Il y a toujours une sonorité dans le fil d’Ariane. Ou bien le chant d’Orphée » in Mille Plateaux, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Les Éditions de Minuit.

*** de l’utilisation de la voix dans le cinéma « Comme la contrepartie féminine de l’orgasme masculin présenté visuellement , l’évidence du plaisir sexuel féminin est habituellement attribué à la sphère orale. Désormais, dans le courant dominant de la pornographie, comme dans la culture de masse, où le plaisir sexuel masculin est accompagné par ce que Linda Williams nomme « la frénésie du visible », le plaisir sexuelle féminin est davantage pensé dans les termes de la « frénésie de l’audible » in aural sex ou l’orgasme féminin dans la musique pop, John Corbett et Terri Kapsalis, M.I.T press. Trad. Olivier Lussac in Musica Falsa #15. 

Michel Henritzi, décembre 2002.